Grimpe dans l’Aladaglar : grande voie en Turquie

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Ça commence par un mail, une demande pour partir. J’étais à Indian Creek, et ce message évoquait une liste de destination : Oman, Zion, Red Rocks, Aladaglar… Un léger frisson me parcourait. Les saveurs et lumières imaginées de ces contrées lointaines et la couleur de leurs falaises venaient se superposer aux ocres de l’Utah… d’autres voyages grimpe viendraient et cela renforçait encore un peu plus l’euphorie d’alors!

compléments d’infos :  ARTICLE DE SEPTEMBRE 2019

Prises d’informations, constitution d’une équipe de vieux copains, compères des falaises, et on se met à rêver à l’inconnu, puis on y va. Nous sommes 6.

L’escalade dans l’Aladaglar

Partie orientale du massif de Thaurus, l’Aladaglar est un massif calcaire culminant à près de 3800m.

La première impression en arrivant par les plateaux de l’ouest est l’abondance de falaise. Sur des kilomètres s’étendent des parois impressionnantes, entaillées de vallées profondes. Nous arrivons en fin de journée, le massif s’embrase, Aladaglar signifierait les montagnes pourpres. Je ne me lasserai pas de cet embrasement.

Pour l’histoire de l’escalade, on retiendra deux vagues. Dans les années 90, les français Pascal Duverney et  Dennis Condevaux seront les premiers équipeurs d’itinéraires sportifs de grande envergure. Leur appétit sera à la hauteur de l’ampleur du massif, ils ont laissé de nombreuses voies en tout point du massif. Leur succèderont à partir de 2005, la team italienne parmi laquelle le duo  Oviglia -Larcher… des voies dures et engagées voient le jour. Dans le même temps et depuis cette période, Recep Ince s’attache à proposer des itinéraires plus abordables, avec un équipement moins élitiste, dans un rocher toujours excellent –« better to have a few good routes than many bad ones« .

une dominante : des escalades engagées ;  cordes de 60m, jamais plus de 12 paires (en fait 10!)
N’imaginez pas systématiquement quitter sereinement un relais. Les points sont souvent loin (voire très loin) et pas nécessairement idéalement placés (en fait certains passages sont vraiment exposés). On trouve des itinéraires plus modernes à l’équipement plus rassurant mais le caractère aventure demeure… sur un calcaire le plus souvent exceptionnel.

Nous venons pour les grandes voies principalement… et par goût du voyage.

Chants de muezzin à toute heure (c’est le ramadan) et aussi en toute circonstance (lors de notre premier rappel sous la neige), pluie de papillons pendant toute l’ascension du mur de Yelatan pour une ambiance à la Miazaki, rires et intensité de nos échanges en anglais et turc sans qu’aucun des interlocuteurs n’entende mot de la langue de l’autre… majesté de ces montagnes, accueil chaleureux de ses habitants, joies des virées entre potes.
De tout cela forcément jaillit une énergie unique, la fatigue ne pèse pas, les vieilles douleurs se taisent, on enchaîne, on ne pourra pas tout faire mais on aura pu essayer.

Les voies parcourues

Cimbar valley

C’est le secteur de grande voie le plus facilement accessible. une entaille profonde dans la montagne, des murs jusqu’à 300 m de part et d’autre d’un torrent, on trouvera ici la plus grande concentration d’itinéraires sportifs, accessibles et bien équipés.

Nous n’avons passé qu’une journée sur ce secteur.

Mur de Kizil çatlak : le carton et la grosse frayeur du séjour. Avec Jonas nous nous engageons dans l’attirante ligne qui donne le nom au secteur. Après 2 longueurs sans grand intérêt mais agréable, Jonas s’engage dans L3. Rocher pourri, dangereux même (très partiellement équipé, 2 à 3 points par longueur)… jusqu’à la chute en arrachant des prises. Choc – retournement – choc – silence. Les premiers mots sont pour décrire une cheville très mal-en-point, l’autre juste atteinte!. Après repli, passage à l’hopital de Camardi, repos, retour en France, le bilan est double arrachement, double fracture, le tout sur la même cheville … Bon courage l’ami! Nous retournerons avec Ben dans la voie le lendemain récupérer le matériel et voir. Rien à voir, le mauvais rocher du séjour c’était là!

Fata Turchina : Alex et Pierre s’y sont lancés. Un bilan mitigé pour les deux, un itinéraire qui louvoie dans des zones de vires herbeuses, pas franchement passionnant malgré quelques beaux passages.

Radyo Eksen : Vlad et Ben sont unanimes et enthousiastes, ce coin du canyon est grandiose. La voie est exceptionnelle (rocher et ambiance). Dur mais très beau.

De notre passage dans le canyon de Cimbar, je ne garde pas les meilleurs souvenirs du séjour mais nous sommes passés à côté de très beaux murs, jamais très longs (200m) et, informations prises, dans le 6a-6c, il y a là de quoi vraiment se faire plaisir! (secteurs Muezzin, Sheep tower, droite de Kizil çatlak, pour le prochain séjour)

Karayalak tower

Ce fut notre première grande voie du séjour. 3 itinéraires dans la face, tous parcourus et il est évident que le plus beau reste Freedom, le premier ouvert par M. Oviglia et R. Ince. Les voies sont équipées mais les points restent espacés et compléter l’équipement sur ce rocher très compact n’est, le plus souvent, pas possible (prendre quelques friends/cablés au cas où!)
La première longueur dans une dalle inclinée oblige à une présence totale, adhérences torrides sur dalle à friction. Puis cela se redresse, on prend confiance dans ce calcaire ultra adhérent, des cannelures apparaissent, c’est de plus en plus sculpté. Au sommet : il neige, le chant du muezzin résonne dans la vallée, nous avons eu froid mais la magie a opéré, nous sommes transportés!

Sur le chemin de Karayalak tower, nous sommes passés devant la Kayacik tower. 3 itinéraires ont été ouverts sur cette face, le rocher semble superbe, les retours des grimpeurs sont excellents. A visiter sans nul doute.

Emli valley

Après quelques jours mitigés et un peu frais, les conditions ont tourné au beau pour la deuxième partie de notre séjour, de quoi envisager de plus longues journées, des objectifs plus ambitieux. La découverte de la Emli Valley est enchanteresse : forêts de pin et genévrier, pentes vertigineuses et encore largement enneigées, aiguilles et arêtes calcaires acérées. Le premier regard sur la fameuse aiguille de Parmakkaya au détour d’un ébouli fascine. La face raide et élancée du Güvercinlik (plus de 600m) impressionne. Ce coin est sublime.

Sur le Parmakkaya, nous avons tous gravi Orient. Se retrouver tous suspendus sur l’arête sommitale effilée, fut un très grand moment de notre voyage. La voie est sérieuse :  un rocher parfait (presque!), très adhérent, et un équipement béton mais espacé, voire très espacé!
Dans L1, concentration maximale, le premier point est très haut, et le deuxième tout autant (il est préférable de compléter entre 1 et 2)
Dans L2, difficile de compléter, ascendance gauche mal équipée (chute interdite entre 1 et 2)
L3 : RAS
L4 : équipée plus rapprochée, probablement moins dure que le 7b annoncé
L5 : rocher un peu plus fragile
L6 : on rejoint la dernière longueur de Mezza Luna Nascente. Début de longueur exposé et pas facile, cela mériterait vraiment l’ajout de minimum 1 point (voire 2). Même si le rocher est vraiment superbe, le risque dans les 10 premiers mètres gâche un peu (ou franchement).

Moins dure, la voie normale est l’itinéraire accessible recommandé pour une ascension de la Parmakkaya. (infos précises au camping)

Vlad et Ben sont allés le dernier jour dans Come to Derwish à Güvercinlik. Ils rentreront éreintés de ce long voyage, le regard ahuri. La voie est probablement peu parcourue, peu nettoyée, et l’équipement est souvent très espacé et certains passages demeurent exposés. L’ambiance est exceptionnelle mais très sérieuse, une répétition demande détermination, sang froid et expérience.

Yelatan Wall et Kizilin Başi

Les Contreforts sud du massif sont constitués d’immenses parois de 300 à 500 mètres qui s’étendent sur plusieurs kilomètres. La plus évidente, celle qui domine le Kazikli canyon, celle que l’on observe du camping, est l’impressionnant secteur de Kizilin Başi. Dans les longs dévers orangés, deux itinéraires durs (un compte-rendu sur le blog de S. Bodet).

Dès les premiers jours de grand beau, nous partons à 5 découvrir les grands murs gris qui dominent le village de Yelatan.

Deux voies Condeveaux-Duverney sont au programme. Vlad et Ben se baladent dans le beau pilier de Tête de Turk, une voie très agréable à compléter (départ sur une banquette de rocher entre des arbres). Nous partons avec Pierre et Alex dans Régime banane, très beau et très continu pilier de plus de 300m. Le départ de la voie n’a pas été simple à trouver (la dalle entre une fissure/ pilier déversant à gauche et une zone à chamois à droite). Une escalade entre dalle et murs raides sur un rocher toujours excellent, adhérent, un vrai régal une fois la confiance établie! L’équipement est globalement aéré sauf dans les crux (le cas échéant cela se protège bien). Certains relais sont sur un point et il manque une plaquette en fin de L1 (si on fait 60m). L’arrivée au plateau est superbe, et la descente par l’itinéraire hors sentier dans le canyon très agréable (bien longer la pente vers l’amont du canyon sans jamais plonger dans celui-ci). D’autres itinéraires parcourent cette face dont celui équipé par Recep Ince, mieux équipé, à faire sans nul doute!

Le dernier jour, nous nous engageons à 3  au Coban Kiri dans la voie Tempus Fugit (500m, 7a obl,  ouverte par M. Florit, M. Sterni, U. Lavazzo et M. Sacchi, leur topo ici), seul itinéraire d’une face raide ou tout reste à faire.

Après une longue , raide et féérique marche dans les genévriers et les pins, la raideur de la face nous galvanise. Les longueurs les plus dures sont les 3 premières. Ensuite il faut tenir, des envolées de souvent plus de 50m avec 6-8 spits maximum… sur un rocher exceptionnel, sans doute le plus beau que nous ayons rencontré.
L1 : mur raide technique et continu, très bien équipé… plus dur que 7a, nous sommes unanimes!
L2 : traversée dure, le 7b annoncé laisse songeur comparé aux autres voies de la région (7c? crux infâme sur mono-doigt en fin de longueur). Crochet très utile, bien équipé, passe en A1 sur crochet ou cablé judicieux
L3 : exceptionnel mur à cannelures et verticales, gros mental obligatoire 45 m, 6 spits, rien à rajouter.
L4 à L8 : toujours ajouter une cotation à celle annoncée. Une escalade engagée dans des longueurs qui n’en finissent pas, bonheur absolu sur un calcaire toujours exceptionnel. A compléter avec un petit jeu de friends (n° 0,3 à 2) et cablés.
A 100 m du sommet, nous décidons de descendre avant le coucher du soleil, restent 3 longueurs mais nous sommes apaisés, pas épuisés mais repus de grimpe. La descente dans la forêt dans les dernières lueurs finit de nous hypnotiser. Magique!

Kazikli Ali canyon : de la couenne!

A 5 minutes du camping, un canyon laisse une entaille profonde dans les collines qui s’étirent au pied des montagnes. Changement d’ambiance : une gorge de conglomérat parsemée de voies sportives de 20 à 40m très bien équipées. Changement de style : dévers à gros dévers (très gros), des bacs et des trous, un petit paradis pour se détendre !

Nous avons passé deux jours dans le canyon et nous nous sommes régalés de ce pouding à trous. En rive gauche, le rocher ressemble à celui du Tarn. En rive droite, on trouve un pouding ocre très adhérent. Incontournable pendant votre séjour, même si l’objectif se focalise sur les grandes voies du massif, une journée dans ce petit paradis du 5 au 8a ne vous décevra pas!
Dans le 6, le mur de Carnival est superbe, dans le 7, longs itinéraires à trous de Dergah, dans le 7c et plus, les énormes dévers de Podyum (entièrement mouillés lors de notre passage).

Informations pratiques

L’Aladaglar bungalow camping, incontournable ! Tenu par Recep et Zeynzp, grimpeurs et équipeurs passionnés, c’est le lieu idéal pour le séjour. L’accueil est chaleureux, les chalets sont confortables (lits avec draps et couettes, salle de bain tip-top), l’endroit est magnifique, à pied d’œuvre pour un séjour dans le massif.

Topo

Le topo de Recep Ince, Comprehensive guide to Aladaglar, deuxième édition 2014, en vente sur place ou à l’achat en ligne…., avec tous les compléments et nouveautés à retrouver sur place

Matos

Cordes de rappel 2*60 recommandées, voire obligatoires (sous peine de se limiter); un jeu de friends complet (équivalent 0,3 à 3 BD, des cablés, des micros). Souvent les voies sont annoncées partly equiped ce qui cache des situations très différentes!… et de quoi faire de la couenne, Kazikli canyon est vraiment à visiter!

Période

Mois de Mai pour nous. Nous sommes arrivés devant un massif très enneigé (assez inhabituel selon Recep en cette saison mais l’hiver a été très enneigé) mais cela n’a eu aucune incidence pour les accès aux grandes voies – les névés à l’approche de Parmakkaya ont même facilité l’approche ! Nous avons rencontré des français au camping qui venaient d’essuyer 10 jours de temps moyen avec beaucoup de vent. Eviter les grosses chaleurs sur ces longues faces!
Septembre doit être l’autre alternative avec un temps sec, une ambiance probablement plus désertique. Ça tombe bien, j’y retourne!

S’y rendre

L’Aladaglar se situe bien à l’est de la Turquie. Plusieurs aéroports sont à proximité.  Ankara est assez loin pour ne pas être idéal (5h de route), Adana et Kayseri sont à 2h. Il vous en coutera souvent une escale à Istambul. Comptez de 170 à 300 € AR au départ de Lyon, Milan, Marseille avec Pegasus Airline.

La location d’une voiture est incontournable pour rejoindre le massif et ensuite pour s’y déplacer. Certaines pistes peuvent être peu adaptées à des voitures avec une garde au sol trop réduite. Plusieurs choix s’offriront à vous, louer la bonne voiture forcément plus chère, serrer les fesses ou marcher plus longtemps!

Sur place

Pour se loger : l‘Aladaglar bungalow camping, tout le confort à  environ 15  €/j/p

Pour se ravitailler : petites échoppes à Marti et Demirkazi (5 minutes), essence à 3 km, tout commerce à Çamardı à dix minutes (épiceries, barbiers, restaurants, pâtisseries…). A noter de nombreux restaurants proposent des truites fraichement pêchées dans les bassins « Alabalek » – excellent. Quand vous avez faim, se faire recommander un endroit en engageant la conversation vous conduira souvent à de bonnes adresses et l’accueil sera toujours princier!

Divers :  à Çamardı vous trouverez aussi une banque, un DAB et un hôpital (très accueillant, service de radio, de quoi faire si besoin un premier check!)